L'industrie maritime traverse actuellement sa transformation la plus importante depuis le passage de la voile au moteur. Dans le contexte économique actuel, et au regard des enjeux de décarbonation, la conversation est à juste titre dominée par l'optimisation de la coque, les moteurs bi-carburant, l'électrification ou les systèmes de propulsion vélique.
Mais un fossé se creuse. Nous mettons à l'eau des navires ultra-complexes, pourtant la philosophie de leurs systèmes de contrôle reste souvent ancrée dans les années 2000. Gérer toutes ces variables simultanément est un défi immense. Et ce n'est plus seulement une question d'efficacité ; cela devient une question de sécurité.
L'équipage sous pression
Le sens marin repose sur l'expérience et l'intuition. C'est le fondement de la navigation et cela doit le rester. Cependant, la réalité à bord à changé.
Imaginez naviguer sur un grand navire dans un détroit fréquenté, de nuit.
La météo se dégrade, avec des vagues plus hautes que prévu, signe de l'instabilité climatique qui rend la mer plus difficile à lire.¹
Soudain, la passerelle devient un environnement bruyant qui accapare votre attention. Une alarme se déclenche sur le système de cartes (ECDIS) à l'approche d'eaux resserrées. Un voyant d'alerte s'allume sur le panneau moteur. A ce moment précis, le téléphone satellite sonne : le bureau à terre veut une mise à jour immédiate de votre heure d'arrivée, ignorant la tempête que vous affrontez.
Vous essayez d'éviter une flottille de petits bateaux de pêche qui n'apparaissent pas sur votre radar, tout en acquittant des alarmes et en répondant à un service de trafic maritime (VTS) sur la VHF.
Vous ne faites pas que naviguer ; vous filtrez du bruit, des alertes. Vous traitez tout cela en temps réel, souvent avec un équipage réduit. La capacité de l'équipe à prêter attention aux détails critiques de sécurité est poussée à ses limites.
Cette saturation explique pourquoi Allianz attribue jusqu'à 96 % des accidents à l'erreur humaine.² Il est rarement question d'incompétence. C'est une question de fatigue et de surcharge informationnelle. Dans ce contexte, s'appuyer entièrement sur des méthodes manuelles est risqué. Nous demandons aux officiers de suivre trop de variables, trop vite, sans soutien suffisant.
De la surveillance passive à la protection active
L'industrie doit changer sa perspective sur ce que implique "naviguer". Il ne s'agit plus simplement d'aller d'un point A à un point B ; il s'agit de gérer l'interaction dynamique entre un navire complexe et un environnement chaotique.
La différence réside dans le passage de systèmes passifs à un contrôle actif et intelligent.
Un système passif standard réagit à une erreur (par exemple : le navire est décalé de 2 degrés, corriger à gauche). Il ne "connaît" pas l'état de la mer ; il se contente de le combattre.
Les systèmes intelligents sont prédictifs. Ils comprennent le comportement spécifique du navire et l'état de la mer. Au lieu de simplement lutter contre les vagues, le système aide l'équipage à travailler avec elles. Il peut par exemple :
- Anticiper l'interaction de la coque avec la houle pour prévenir le roulis dangereux ou le "slamming" (chocs de coque).
- Calculer la barre et la puissance précises nécessaires, réduisant ainsi les contraintes inutiles sur le gouvernail et le moteur principal.
- Protéger les cargaisons sensibles en suggérant de légers ajustements de cap pour lisser les forces d'accélération.
Ces technologies amplifient l'expertise du commandant. Elles offrent à l'équipe de passerelle la clarté et la prévoyance nécessaires pour prendre les décisions les plus sûres, plus rapidement.
Soutenir les marins de demain
Alors que nous entamons 2026, l'attention de l'industrie se porte naturellement sur la conformité réglementaire et les nouveaux carburants.
Mais rappelons-nous les fondamentaux derrière chaque transition. L'actif le plus critique à bord reste l'Humain. Passer à la navigation numérique ne consiste pas seulement à collecter des données pour les rapports à terre. Il s'agit d'équiper nos équipages d'outils à la hauteur de la sophistication des navires qu'ils commandent.
Nous leur donnons le meilleur matériel. Donnons-leur la meilleure intelligence pour le faire fonctionner.
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1Young, I. R., & Ribal, A. (2019). Multiplatform evaluation of global trends in wind speed and wave height. Science.
2Allianz Global Corporate & Specialty. Safety and Shipping Review 2025.
